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Jean Christophe Lanquetin // Journal > 저널

[ Objets Activés - Jan2015 ]

Chronique de la résidence strasbourgeoise.
[1].
Depuis lundi nous travaillons sur le workshop Objets Activés, un projet commun entre des ateliers dits d’objet [à la HEAR et à Namséoul], et l’atelier de Scénographie de la HEAR. Je parle ici à partir de mon point de vue de scénographe.
Cyril Bret, lors de l’une de nos discussions préliminaires a interrogé l’activation d’objet [voir sa contribution théorique sur le site]. La formulation [objet activé] suggère fortement, me semble t’il, qu’il y a un objet inerte et quelqu’un – un sujet – qui l’active. C’est la première vision qui vient à l’esprit. Cette distinction objet-sujet reste très prégnante dans la compréhension de la relation entre les deux termes. Les objets sont là, devant moi, je les vois, j’ai du mal à ne pas me penser inscrit dans cette relation entre objet inerte et sujet actif [même si la distinction est éminemment culturelle ]. Il faut à chaque fois que je reconstruise un processus de pensée pour parvenir à défaire le déséquilibre entre objet et sujet.

Par ‘qui’ l’objet est-il activé ? De quelle manière l’activation peut-elle venir de l’objet lui-même ?

J’essaye autre chose.

[2].
Lors des deux premières journées chacun des participants présente son travail. Je suis frappé de voir que la plupart des objets présentés sont chargés de narrations, de fictions, d’émotions, de questions. Ils symbolisent. Surtout chez les coréens. Ils ont souvent un coté improbable, car leur fil, s’il est rendu visible [L’objet est souvent un assemblage de ces éléments abstraits], est le plus souvent illisible, simplement parce qu’il est dans la tête de celui qui les a pensés et réalisés. Ils sont pourtant chargés de matérialité, de geste [sa répétition], de savoir faire, d’émotions, mais c’est le symbole [entre l’idée et le symbole, plus exactement] qui semble l’emporter. En les voyant, sans explication, je suis perdu. Cette tendance est moins présente chez les étudiants français pour qui l’objet n’est le support d’un symbole que de façon éloignée et renvoie plus directement à une matérialité, à des actes, des gestes, etc. Et la performance, la relation au corps est souvent d’emblée présente.
Mais dans les deux cas je suis intrigué par la constance de la place du récit, par la manière dont la possibilité de la performance, voire du spectacle, etc sont présents. C’est comme si ces objets étaient une version figée d’un acte de narration en mouvement.
Et si tous ces objets, bagues, pots, sculptures, colliers [la liste est longue], le ‘monde des objets’ en somme, n’étaient que des activations en attente. Ils sont là, autour de nous, ils sont comme nous, en activation permanente,mais  latente.
J’ai quand même un peu de mal à deviner les gestes ce qu’il se passerait si ce monde d’objets se mettait à s’activer autour de moi.

[3].
Ces gestes sont la plupart du temps extra-quotidiens. Certains objets ont vaguement à voir avec le quotidien (un vase), mais il y a souvent, au delà du fort investissement esthétique qui les caractérise, une part de débordement, de déplacement, de retournement de l’usage. Un bijou est portable, mais il se casse ; il est tellement lourd que le jeu consiste à tenir le plus longtemps possible en le portant. Les limites, la résistance, le danger, sont sollicités. Ces objets condensent une accumulation de dire, de faire en latence. Les artistes parlent souvent du fait que ces objets [en les symbolisant] veulent résoudre les maux du monde, ou leurs maux. Ils parlent d’amour, de résilience, disent non à ceci, à cela… Si les objets agissaient, le monde irait bien.

[4].
Cyril Bret,  sur ‘La vie sociale des choses’ : quelques notes :  Utiliser la biographie des objets. Ce qui nous apprendrait énormément de nos interactions avec les objets. Mais ce sont encore des choses, non. Les objets sont des acteurs sociaux à part entière. Inséparables de leur contexte social – trame d’interaction dans lequel ils sont produit, mais aussi affiliation temporelle qui se structure dans le temps autour de l’objet. Il peut être pris dans des trames ou il y a d’autres non humains, d’autres objets, des animaux…
C’est une entrée très européo centrée.
Attachement d’humains aux objets, discours autour de ces objets, plutôt que propriétés intrinsèques propres.
Mais, la biographie active t’elle l’objet ?
Quelque chose, créé, fabriqué, une appropriation, lié à l’action, des interactions sociales le font exister comme objet.
Ca lui donne aussi une puissance d’agir, car il est lié à l’action (ref à Spinoza).
même si vu comme clos, ne l’est pas réellement, il a des extensions : une forme de narrativité intrinsèque. Le processus de construction est déjà une séquence narrative. Si on essaye de comprendre l’histoire de ses attachements humains, on est dans une séquence biographique. Autre forme : le sens qu’il a, implémenté comme dispositif à l’intérieur d’un contexte social. > l’objet est bcp plus fluide et complexe que ce qu’on pourrait penser de prime abord (objet sujet – Aristote).
Pistes d’activation évoquées : biographie – échelles temporelle d’existence – activé par la performance du corps – ou activé à l’intérieur d’un processus (dans une séquence) – prendre l’objet comme un story teller – anticiper le futur de sa forme -
Différentes échelles pr se saisir de l’objet dans le temps et dans l’espace – déplacement > n’est jamais neutre, il entraine des transferts de valeur, même infinitésimaux. – reconnaitre le pluralité des stratégies dans notre groupe – l’art comme méthode d’enquête (philosophie pragmatiste).

La discussion qui suit aboutit à cette idée que nous allons travailler des manières d’OUVRIR l’oeuvre, vs sa clôture. Intéressante formulation, ouverte, multiple, permettant à chacun de travailler à sa manière, comme une manière de chercher via les projets, des protocoles d’activation des objets.

Nous en venons à parler de l’art minimal américain. En évoquant Michael Fried, c’est la notion de théâtralité qui vient, telle que Fried l’a utilisée. Il est intéressant de voir que la critique de Fried renvoie à notre question : l’activation de l’objet. La présence (son Aura, dit Didi Huberman), le fait que le ‘spectateur’ soit ‘attendu’ par l’objet, la relation au contexte comme faisant partie de l’oeuvre, un rapport à la durée (et non à un temps instantané), etc. Tout cela renvoie à des enjeux que l’on pourrait nommer comme une activation de l’objet car son environnement est ‘compris’ dans toutes ses composantes. Fried a appelé cela théâtralité. Même si le sens que Fried donne à ce terme (il veut dire théâtre), n’est pas l’usage que je fais aujourd’hui du terme théâtralité. Pour moi la théâtralité est une anguille conceptuelle, la notion glisse, échappe et c’est ce qui fait sa force, c’est la ‘théâtralité inconsistante’ de Genet qui m’intéresse, celle qui renvoie à toutes ces situations quotidiennes intensifiées par une dimension esthétique, une proto-chorégraphie, etc. Cela ne se passe pas dans cette sphère séparée que l’on appelle encore ‘art’. Et il suffit de regarder, il y en a partout. Et ce n’est pas si loin d’une dimension d’activation de l’objet. Mais dès qu’on active la notion de théâtre, les crispations viennent rapidement. Alors on parlera d’ouvrir l’oeuvre.

[5].

Et si c’était la notion d’oeuvre qui venait clore l’objet ? En le plaçant dans une sphère séparée de la vie, la sphère de l’art avec toutes les conventions de monstration qui en découlent, à commencer par le spectateur, donc la différence sujet – objet telle que pensée dans la sphère occidentale. Et si l’objet n’était pas une oeuvre ? Ne serait-il pas d’emblée actif ? Si un objet à vocation éthique, esthétique, performative, se situait d’emblée dans la même sphère que celle de la vie ? Les performances que nos étudiants cherchent à faire avec les objets qu’ils produisent n’ont t’elles pas cet enjeu, inscrire des objets sans ‘utilité’, dans une sphère non séparée de celle du quotidien. Mais sans pour autant assigner un usage à l’objet. Il pourrait par exemple s’agir de la notion de geste tel que l’entend Agamben. Mais il y a d’autres pensées qui travaillent à placer l’acte esthétique dans une sphère commune avec le quotidien. Je pense aussi à la notion de ‘Usership’ vs ‘Spectatorship’ chez Stephen Wright.

Alors, le rôle de la part ‘Play>Urban’ dans ce projet, plutôt que d’interroger le théâtre, ne serait-il pas plutôt d’interroger, via des expériences dans l’espace urbain, cet enjeu comme une piste pour l’activation des objets ?

[6].

Une manière alors de [re]poser la question de l’activation est d’éloigner radicalement la notion/position de spectateur [ce qui ne veut pas dire absence de destinataire]. De cesser de penser dans les termes de cette dichotomie coriace : spectateur – objet regardé. C’est assez simple en fait, et cela ouvre sur de nombreuses pistes.

C’est la position de spectateur qui est à dépasser, plus que l’objet.

[7].

D’autant que [ce n'est pas notre enjeu direct, mais c'en est un en termes conceptuels et politiques], que la notion d’objet a largement servi à désigner des humains. Je pense à l’esclavage par exemple, au corps comme marchandise, objet utilisable, exploitable, modifiable… et exposable [la scène de la vente par exemple]. C’est à la charnière de cet enjeu que de nombreuses manières de défaire la relation sujet-objet dans l’expérience esthétique se pensent radicalement aujourd’hui [sans pour autant abandonner pour autant complètement la figure kantienne du sujet sensible et pensant]. C’est une déconstruction de la primauté du visible, une montée en puissance de la visualité l’espace sonore, une montée de l’imagination et à travers cela des manières de penser aujourd’hui l’implication du sujet-individu qui fait expérience comme active, subjective, à distance multiple, etc. L’avatar physique comme objet clos perd de sa prégnance.

[8].

Il sera intéressant de revenir sur la notion de geste telle que la conceptualise Agamben.



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